02.09.2008
Les paradis perdus I - Traversée

La lourde portière de la voiture s'est fermée dans un son étouffé.
La lumière des phares a déchiré la nuit de puissants flashs orangés.
J’ai suivi l’allée de galets plats bordée de bambous qui bruissait dans le vent léger venant du lac.
Devant moi, l’imposante villa ne livrait pas clairement ses contours.
Je la devinais de bois, de verre et d’acier comme toutes les maisons luxueuses alentours.
Robe et talons noirs, cheveux tirés et air sombre, j’avançais lentement comme entraînée malgré moi dans un cortège funèbre.
Ma perception se brouillait.
Je ne sais plus comment je suis entrée. La porte était entrouverte sans doute.
J’évoluais dans cette maison avec sérénité.
A mon passage, les regards se tournaient vers moi. Centre d'une attraction malsaine.
Je percevais les détails et quelques bruits sourds.
Coupes de champagne, dos nus, chignon serré, regard en biais, montre discrète, cigare fin.
Les basses d’une musique dissonante en bruit de fond.
Une perfection raffinée sous laquelle semblait gronder un danger en instance, une perversion impalpable.
Diffusion sanguine irrévocable.
Mon corps bien présent dans un rêve éveillé.
Je croisais les regards reptiliens d’hommes racés et de femmes divinement froides.
Leur désir perlait sur ma peau.
D’une pièce à l’autre, mes sensations s’estompaient, mes idées se mêlaient, les corps s’allongeaient.
Le rouge à lèvre des longues femmes bourgeoises se perdait sur les peaux.
La soie des chemises était écartée sans douceur.
Seule, debout parmi les corps alanguis, je faisais face au DJ qui n’accordait aucune importance à la débauche qui l’entourait.
Je regardais la seule personne qui ne me regardait pas. Fixement. Protégée contre toute communication.
Je me focalisais malgré moi sur son regard concentré qui l’isolait de toute influence.
Je sentais vaguement des mains caressantes sur mes jambes.
Un homme âgé, outrageusement bronzé plantait sa queue dans le sexe parfaitement épilé d’une jeune femme diaphane au regard métallique.
Pénétration aussi nette que celle de l’aiguille dans ma veine.
L'extase feinte s'inscrivait douloureusement sur son visage mais laissait son regard vide intact.
Je poursuivais vers la terrasse, le lac manifestait vaguement sa présence par une fraîcheur caractéristique.
Contre la baie vitrée, un homme adossé se faisait sucer par deux femmes d’une parfaite blondeur.
Je me suis accoudée au portant pour fumer une cigarette et je les observais sans détourner le regard.
L’une était plus jolie que l’autre.
Je compris que ce vît convoité n’était pour elles qu’un prétexte aux plaisirs saphiques.
Rapidement, il éjacula sur la moins jolie des deux.
Je saisis l’autre par le coude pour la relever.
D’une caresse sur la nuque, j’approchais son visage du mien pour l’embrasser.
Je sentis son souffle long dans ma gorge. Son plaisir se diffusait dans un murmure imperceptible.
Je la tenais sous mon emprise et décidais de l’abandonner à un couple vaguement intéressé par notre étreinte.
Je leur donnais ce qui ne m’appartenait pas.
J’ai marché jusqu’au lac et ôté mes escarpins à mi chemin.
Je suis restée là à deviner le flux des flots noirs. Le temps ne suivait plus sa propre loi.
La drogue s’effilait dans mon système sanguin. La chimie devint anecdotique.
Ma conscience revenait avec le jour.
Je retournais sur mes pas, marchant parmi les cadavres… bouteilles, verres cassés, foutre, corps.
La jeune femme blonde avait disparu.
Une employée de maison blasée commençait mollement à remettre de l’ordre dans cette débauche d'un autre monde que le sien.
Je regagnais ma voiture.
Sur le siège, le contraste du sang séché sur le coton blanc me rappelle que je suis mortelle.
Deep Forest, Comparsa, Media Luna
17:30 Publié dans Biel-Bienne (CH) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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